Pierre Dubois arrive au collège précédé de "la rumeur". La direction en place va s'ingénier à l'alimenter, patiemment, savamment. Mais les choses n'iront pas loin, car cette rumeur se heurte vite à l'intelligence du corps enseignant.
Lorsque Mme Descaves prend les rênes de l'établissement en septembre 1990, il lui suffit de reprendre également la baguette là où la partition a été interrompue. Son caractère fort et autoritaire ne s'exerce d'ailleurs pas seulement sur M. Dubois, mais aussi sur certains professeurs qui ne la feront plier que sous la menace d'une pétition et sur la secrétaire qui dira, le 14 juin 2000 au procès de Troyes, qu'elle allait travailler "avec l'angoisse", "avec la peur au ventre", "en se demandant comment allait se passer la journée", et que "c'était pareil avec la principale précédente".
Le conflit larvé va évoluer avec l'affaire de la taxe d'apprentissage que versent certaines entreprises au collège et qui ne peut être perçue que par et pour la S.E.S. qui donne à ses seuls élèves un enseignement pré-professionnel. Or, Mme la Principale veut partager ces sommes sur l'ensemble de l'établissement. Il faudra plusieurs courriers entre le collège et l'Inspection Académique pour venir à bout de cette affaire qui se termine en juin 1992.
Mardi 20 avril 1993, de permanence au collège, M. Dubois fait du tri dans ses papiers et jette, dans sa corbeille après les avoir déchirées, des photocopies lui appartenant, dont celles des trois vieux courriers adressés par la Principale à l'Inspecteur d'Académie à la fin de l'année scolaire précédente. Le contenu de la corbeille du bureau de M. Dubois est, de façon inhabituelle, transporté et jeté par la dame de ménage dans la poubelle du cagibi en face du bureau de Mme Descaves.
Ce sont ces papiers, que trouveront les policiers en quête d'indices qui ont motivé le placement de Pierre Dubois en garde à vue le 26 avril 1993 à partir de 14h30... Et celui de son épouse également...
Lorsqu'on lui fait comprendre que sa femme et sa fille - qui déclareront qu'il ne s'est pas absenté de la maison entre midi et leur départ après 13h pour leur maison d'Isle-Aumont - l'auraient aidé à tuer Mme Descaves, Pierre Dubois passe des aveux bancals à partir de 19h. Il préfère avouer un crime qu'il n'a pas commis plutôt que d'y voir mêlée sa famille. Déroutés par le décalage existant entre ces aveux et les constatations, les policiers appellent le procureur qui viendra sur place - ce qui ne se fait jamais. Le 27 avril à 18h30, après une deuxième audition au cours de laquelle Pierre Dubois a rétracté ses aveux, il ressort libre avec sa femme.
Le cauchemar semble terminé pour M. Dubois...
Semble... car, deux ans et demi plus tard, arrive un nouveau commissaire principal. Il s'autosaisit de l'enquête le 22 septembre 1995 concernant "l'affaire Descaves" . Malgré les constatations initiales faites dans les bureaux et les autres pistes - et il y en a plusieurs - qui s'offrent à lui ; malgré le fait qu'il n'y a pas d'ADN de Pierre Dubois dans tout ce qui a été expertisé, les aveux bancals - pourtant rétractés dès le lendemain - de M. Dubois font de celui-ci UN COUPABLE IDEAL.
Du 22/9/95 au 29/2/96, date à laquelle il signe son "rapport d'analyse de l'affaire Descaves", le commissaire procède EXCLUSIVEMENT AUX "VERIFICATIONS RESTANT A EFFECTUER DANS LE CADRE DE L'HYPOTHESE DUBOIS PIERRE". La nouvelle garde à vue de Pierre Dubois les 16 et 17 janvier 1996 et celle de sa fille le 16 janvier 1996 ne donneront rien, bien entendu, pas plus que les mises sur écoute de leurs lignes téléphoniques.
Donc, rien de nouveau qui puisse être exploité à charge... sauf : les témoignages du jardinier et de la femme de ménage qui sont contradictoires avec leurs déclarations de 1993 et 1994 (le jardinier déclare, deux ans et demi après les faits, qu'il se rappelle avoir vu M. Dubois à 12h20 près de son logement le jour du meurtre, et la femme de ménage affirme qu'elle a pensé que M. Dubois était coupable dès le soir du 21 avril 1993), et sauf le rapport du nouveau médecin légiste mandaté en octobre 1995, (soit deux ans et demi après les faits), et qui rend des conclusions différentes de celles de 1993 puisqu'il avance à "assez près de midi" l'heure de la mort de Mme Descaves. Ajoutons seulement que ce second médecin expert a effectué son expertise à partir du rapport d'autopsie de son confrère et sur les photos qu'il contient !
Mais ce deuxième rapport, tout en imprécisions et jugements théoriques, comme les témoignages du jardinier et de la femme de ménage qui ont - bizarrement - évolué en défaveur de M. Dubois, vont faire glisser Pierre Dubois dans "la peau du coupable".
En contradiction avec toutes les données objectives matérielles, le commissaire s'applique à rendre vraisemblables et crédibles les aveux bancals rétractés :
- un mobile : Pierre Dubois, craignant que Mme Descaves le note mal, aurait voulu faire "amende honorable" auprès d'elle pour la convaincre de n'en rien faire ; les choses auraient mal tourné.
- un "creux dans l'emploi du temps" entre 12h05 et 12h20 ; c'est dans ce créneau que l'"on" situe le meurtre de la Principale.
Cependant, le juge qui instruit l'affaire depuis le début, ne donne pas suite au "rapport d'analyse" du 29-02-1996 que le commissaire a rédigé . Il "m'écoutait poliment" dira-t-il de ce juge, au procès de Troyes en juin 2000. Et du juge qui lui succède et lui accorde une confiance aveugle, qu'elle était "compétente, courageuse et travailleuse".
L'avocat de la défense avait alors demandé au commissaire : "Mme le juge d'instruction, sérieuse, compétente et travailleuse, a été sanctionnée pour avoir fait des actes de procédure contraires aux Droits de l'Homme ; êtes-vous au courant ?" Il avait répondu : "oui".